La Rencontre Université-Défense de Québec (UNIDEF) a récemment célébré sa 16ème édition, le 20 mars 2025 sur le campus de l’Université Laval. Ce format de rencontre est devenu un forum annuel d’échanges et de partage entre le corps militaire et le corps académique canadien, et est le fruit d’une collaboration entre l’Institut militaire de Québec et le Centre sur la sécurité internationale.
Cet évènement a été possible grâce à divers partenaires : le ministère Défense Nationale à travers le programme MINDS, l’École supérieure d’Études Internationales (ESEI) de l’Université Laval, le Centre sur la sécurité internationale (CSI), le Réseau canadien sur la défense et la sécurité (CDSN-RCDS), l’Institut militaire de Québec, et Base Camp Connect.
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Le rapport a été rédigé par Maud Boutrelle et Lou-Eva Debrielle, étudiantes à la Maîtrise en études internationales – sécurité internationale à l’ESEI. La mise en page a été assurée par Maxime Philaire, doctorant en Études Internationales à l’ESEI. La relecture complète du rapport a été assurée par Frédéric Côté, candidat au doctorat en Études Internationales à l’ESEI.
Le Brigadier-Général (ret.) Richard Giguère, expert en résidence à l’École supérieure d’études internationales (ESEI) et président de l’Institut militaire de Québec, a lancé officiellement la journée. Il a souligné la pertinence d’un colloque consacré aux questions de défense et de sécurité, en mettant l’accent sur l’évolution des conflits vers un contexte multi-domaines, avec une attention particulière cette année sur le domaine naval. Dans son mot introductif, il a rappelé la complexification croissante des affrontements contemporains, où les opérations ne peuvent plus se limiter aux sphères terrestres, aérienne et maritime. Désormais, les dimensions cyber, informationnelles et spatiales s’imposent également comme des terrains de confrontation. Il s’est interrogé sur la portée contemporaine de l’adage « Soumettre l’ennemi sans combattre », posant la question de savoir si les nouveaux domaines d’opérations militaires ne représentent pas justement une réponse à cette idée. Il a également insisté sur la richesse du dialogue attendu entre acteurs militaires et civils, en précisant toutefois que les intervenants en uniforme devaient respecter leur devoir de réserve.
La prise de parole s’est poursuivie avec Prof. Anessa Kimball, à la direction du Centre sur la Sécurité Internationale (CSI), qui a rappelé que la thématique multi-domaine s’inscrit au cœur de nouveaux défis stratégiques identifiés également par le gouvernement du Canada. Prof. Kimball a souligné que les Forces armées canadiennes opèrent désormais dans cinq domaines d’opérations, avec un accent renouvelé sur la puissance maritime, compte tenu de son importance historique et stratégique. En évoquant la position géographique de Québec, notamment avec les activités navales dans le fleuve Saint-Laurent et la proximité de la frontière américaine (environ 200 km), Prof. Kimball a justifié l’opportunité de réunir militaires, chercheurs et étudiants pour réfléchir ensemble à ces enjeux d’actualité.
Dans son mot de bienvenue, Arthur Silve, directeur des programmes à l’ESEI, a pris la parole pour remercier chaleureusement les organisateurs, les étudiants impliqués, ainsi que les partenaires du programme MINDS et de Base Camp Connect. Il a profité de ce moment pour présenter les réformes en cours à l’ESEI, visant à renforcer :
- La formation méthodologique, notamment dans le traitement des données appliqué aux enjeux de sécurité ;
- L’approche interdisciplinaire pour une professionnalisation accrue des étudiants ;
Les liens avec le monde de la Défense, notamment avec la mise en place d’un nouveau programme accueillant chaque année un militaire au sein de l’institution.
La lieutenante-gouverneure du Québec, l’Honorable Manon Jeannotte, a livré un discours empreint d’ouverture et de reconnaissance envers les chercheurs, les experts et les organisateurs de l’événement. Dans un contexte de bouleversements globaux, où les rapports de force se redéfinissent et les avancées technologiques modifient la nature des conflits, elle a souligné la nécessité de maintenir la paix et la sécurité, notamment à travers des alliances renforcées. Selon elle, une coopération plus étroite avec les alliés est essentielle pour défendre la souveraineté des États. Elle a également évoqué l’importance de la réconciliation, tant dans une perspective autochtone qu’occidentale, invitant à adopter une double vision applicable également à la relation entre les mondes civil et militaire. Enfin, elle a mis en lumière le rôle crucial de la Garde côtière, notamment dans ses relations avec les communautés inuites, où les partenariats démontrent que la diplomatie peut contribuer à un avenir plus juste.
M. Luc Beaudoin, directeur général des technologies de l’information des utilisateurs au ministère de la Défense nationale, a introduit sa présentation en rappelant sa participation à une des éditions précédentes d’UNIDEF, consacrée aux cybermenaces. Il a ensuite approfondi le thème du contexte multi-domaines, en insistant sur le rôle central de la technologie numérique dans les opérations militaires contemporaines. Il a présenté la notion de « pandomaine », qui vise à prendre en compte un environnement à la fois interdépendant, technologique et dynamique, mais cela peut se traduire par quelque chose de chaotique aussi. Ainsi, selon lui, il est important de se doter de nouvelles capacités pour avoir une position plus stable, pour la sécurité des individus. Dans ce contexte, le défi est d’assimiler cette complexité pour stabiliser les environnements d’opération et préserver la sécurité des valeurs démocratiques. Le traitement et la qualité des données deviennent alors essentiels. Il faut être capable de déceler les problèmes, d’agir rapidement, tout en respectant l’éthique et les valeurs. Les actions doivent être optimisées dans chacun des domaines opérationnels, à partir d’une chaîne d’approvisionnement fiable. Au niveau de la technologie, l'intégration des domaines nécessite aussi l’ajout de couches relationnelles, diplomatiques et informationnelles. M. Beaudoin a insisté sur le rôle croissant de l’intelligence artificielle et de la capacité d’analyse des données, à la fois source d’opportunités et de vulnérabilités. Naviguer dans cette tension exige une éthique renouvelée. Il a également évoqué les défis de la chaîne d’approvisionnement, notamment en matière de propriété intellectuelle, cybersécurité et rétention des talents au Canada, qui conditionnent la capacité à maintenir une supériorité technologique.
La première tribune porte sur les opérations multi-domaines sous un angle académique. Modérée par Nicolas Rodriguez Harispe, étudiant au doctorat à l'ESEI, cette tribune permet d’aborder la complexité du monde actuel qui rend obsolète la spécialisation en vigueur dans le domaine de la défense.
Nils French, analyste principal de l’élaboration de concepts au sein du Directorat du Développement de la prospective et des concepts, revient d’ailleurs sur cette idée d’une solution à la croisée des réseaux. La manière de combattre et de se défendre, notamment dans le domaine naval, doit désormais se détacher de l’approche classique, qui ne suffit plus, et s’orienter vers une manière de faire plus globale. Le « Pan-Domain Force Employment Concept » (PFEC) répond justement à cette demande dans le domaine des opérations.
La stratégie pandomaine peut également s’appliquer au milieu industriel afin de supporter les efforts entrepris par la défense navale. Olivier Choinière, professeur à l’université du Québec à Rimouski, insiste alors sur l’efficacité de cette approche regroupant une multitude d’acteurs tant civils que militaires. La gestion de projet partagée permet de remplir les principaux objectifs de la Stratégie nationale de construction navale, soit : le renouvèlement de la flotte de navires (combat et non destinés au combat), le développement durable de l’industrie maritime et l’assurance de retombées économiques positives sur les entreprises canadiennes. Le professeur a d’ailleurs salué les améliorations de ces dernières années dans la concrétisation des projets et la gestion des projets échéanciers.
Cette notion de pandomaine réagit ainsi à un environnement incertain et à de nouvelles menaces. Néanmoins, intellectuels comme professionnels connaissent des difficultés à définir aussi bien le niveau que la direction de ces menaces. C’est pourquoi, afin de créer un environnement favorable à une action militaire potentielle, Thomas Hughes, professeur adjoint à la Mount Allison University, rappelle qu’il est nécessaire de fusionner efficacement les capacités des différents domaines d’opération. Le remplacement du concept DIME (Diplomatique, Information, Militaire, Économie) par la combinaison d’instruments permise par le MIDFIELD (Militaire, Information, Diplomatique, Finance, Intelligence, Économie, Loi, Développement) intervient dans ce sens. À ce titre, Chelsea Pope, doctorante à l’Université Carleton, reconnait l’importance de la reconnaissance d’une multitude de domaines. Elle insiste néanmoins sur l’influence qu’aura la définition des domaines sur la prise de décision et les différences qui persistent entre les États.
La deuxième tribune, modérée par Léa Bossert, étudiante à la maitrise en études internationales à l’ESEI, porte sur la perspective opérationnelle des opérations multi-domaine.
La Colonelle Catherine Marchetti, directrice de l'intégration des catalyseurs interarmées (CCSI), a ouvert la session en présentant l'objectif de l'intégration pandomaine au sein des opérations multi-domaines, visant à améliorer les capacités militaires. À travers une analogie avec le basketball, elle a illustré le rôle de chaque domaine. Par exemple, le domaine cyber assure la coordination et la collecte de renseignements, ou encore le domaine aérien fournit des frappes rapides et précises. Cette approche montre l'importance cruciale de la collaboration et de la communication entre tous les domaines, mais aussi entre les militaires, les civils et les alliés. Elle a pris l’exemple d'opérations navales en zone contestée, comme en mer Rouge, où l'amélioration de la communication et des renseignements via l'usage de drones permet une prise de décision plus rapide et plus efficace, illustrant la nécessité de coopérations inter-domaines. La colonelle Marchetti a également souligné l’importance d'intégrer les autres ministères et acteurs civils, notamment en matière de diplomatie et de sanctions économiques, et de collaborer avec les universités pour développer la formation adaptée aux environnements complexes.
Le Lieutenant-colonel David Serapins, officier de transformation numérique de la 2e Division du Canada, a poursuivi sur l’importance de l’information en rappelant que la guerre est une entreprise humaine, où la transmission de l'information est essentielle. Par ailleurs, il revient sur d'autres défis à prendre en compte comme la nuisance de la surcharge d’information dans la prise de décision, et la nécessité de transformer les institutions pour soutenir les commandants. Il a illustré ses propos en expliquant que le déploiement du TAK lors des feux de forêt a usé d’outils numériques qui a amélioré la coordination. Il est crucial de rester centré sur l’humain : les technologies doivent servir le soldat, en tenant compte des besoins réels et de la formation nécessaire, tout en acceptant une adoption parfois progressive des outils numériques.
Le Major Pierre-Luc Gauthier, officier d'entraînement en modélisation et simulation au Centre de guerre interarmées du Canada, a ensuite exposé l’intérêt de la modélisation et de la simulation pour les opérations militaires. Il est d'abord revenu sur les définitions de modèle et de simulation, et sur leurs utilités comme l'analyse des forces, le soutien à l’ingénierie, ou encore l'appui à la formation. Le major Gauthier a expliqué les trois catégories de simulation : réelle (matériel réel), virtuelle (personnes réelles, équipements simulés), et constructive (tout simulé, contrôlé par humains). Il a mis en avant les avantages comme les coûts réduits, la diminution des risques, l’impact environnemental limité, tout en rappelant l'importance de coordonner les initiatives de formation interarmées pour une meilleure cohérence. À l'instar des États-Unis, il a mentionné que le Canada poursuit également une modernisation de l'environnement synthétique multi-domaines, favorisant la collaboration avec les alliés. Dans le domaine naval, il a cité le développement de simulateurs pour familiariser les nouvelles recrues aux opérations maritimes.
M. Marc-André Meunier, commissaire adjoint de la Garde côtière canadienne (Région du Centre et de l’Arctique), a ensuite présenté le rôle de son organisation. Il a expliqué les sept grands programmes de la Garde côtière à travers le pays, la création d'une nouvelle zone en Arctique, en lien avec la réconciliation avec les communautés autochtones ; la collaboration continue avec les Centres de sauvetage Trenton, Victoria et Halifax ; les coopérations avec les gardes côtières américaines, notamment dans les Grands Lacs. Il a insisté sur l’importance de l’occupation de l’espace maritime, notamment dans le Nord, et les enjeux de cartographie du Grand Nord, essentiels pour renforcer la souveraineté canadienne.
La troisième tribune est modérée par Marianne L’Écuyer, étudiante à la maîtrise en études internationales à l’ESEI. Cette tribune vise à apporter une perspective opérationnelle de l’impact de l’environnement multi-domaine et pandomaine sur la marine militaire.
Le Capitaine de Vaisseau Guillaume Côté, directeur des grands projets de la Marine (Non-combattant), ouvre cette tribune par la présentation des différents domaines des opérations : "social, cognitive, information and physical domains". À ce titre, le concept intersectoriel représente la réalité des missions de la marine militaire à l’étranger ou lors de déploiements domestiques. Le Capitaine de Vaisseau a également insisté sur la complexité des opérations en Arctique pour la Marine Royale Canadienne qui doit renforcer ses fonctions diplomatiques pour agir dans le Nord du Canada. En effet, la coopération des institutions est d’autant plus importante dans ces régions et l’apprentissage auprès de la Gendarmerie Royale Canadienne et de la Garde Côtière est crucial pour assurer la sécurité de la navigation pour les flottes de la marine. Ils doivent donc renforcer l’interaction entre tous les paliers de gouvernement dans le cadre des opérations domestiques.
Le Lieutenant de Vaisseau Olivier Maréchal, officier des opérations, équipe cyber, flotte atlantique, a aussi pu apporter plus de détails quant au rôle du programme cybernétique de la Marine Royale Canadienne. La cybernétique est un système permettant la communication entre les machines et les Hommes. La stratégie de la MRC vise à déployer les forces de la marine partout au travers le monde, y compris dans les espaces contestés – environnement où l’accès aux systèmes est refusé ou dégradé. Le rôle du programme cybernétique de la marine est donc de garantir la capacité opérationnelle des systèmes des navires déployés. Cette stratégie concerne l’horizon 2020 à 2025 et la publication du nouveau guide stratégique devrait avoir lieu courant 2025. Le Lieutenant de Vaisseau insiste également sur les progrès réalisés ces dernières années avec, notamment, l’augmentation des effectifs de la flotte cybernétique et le renforcement de la flotte de réserve. Ces récentes améliorations rendent plus efficaces les flottes de la marine dans leurs missions de sensibilisation au cyberespace, de réponse aux accidents cybernétiques, de renseignement et d’opération de cyberdéfense.
José Lagunas-Morales, scientifique de la défense, RDDC Valcartier, poursuit la tribune par un discours sur l’importance de la recherche scientifique dans la formulation de réponses aux besoins stratégiques et opérationnels des forces armées canadiennes. Il a ainsi débuté par la présentation du rôle de l’agence gouvernementale de la Recherche et Développement pour la Défense du Canada (RDDC). Ses principales missions sont les suivantes : fournir des conseils stratégiques afin d’aider à l’orientation et la planification, répondre aux besoins opérationnels, participer au développement des forces, rechercher les capacités du futur et identifier les tendances technologiques. Dans cette perspective, le programme IDEeS (Innovation pour la Défense, l’Excellence et la Sécurité) participe au développement des technologies au bénéfice des forces armées canadiennes. Monsieur Lagunas-Morales évoque ensuite les enjeux importants des opérations navales. Tout d’abord, la connaissance approfondie du domaine maritime et de l’espace de bataille – sous-marin, maritime, aérien – sont à considérer avec beaucoup d’attention afin d’assurer la sécurité du personnel à bord des navires de la marine tout en répondant aux besoins opérationnels divers : interprétation de l’environnement dans un rayon de 200 miles marins autour du navire, conservation et utilisation des données en temps critiques. Puis, le second enjeu est lié aux risques croissants des opérations littorales et la RDDC doit réfléchir aux possibilités permettant aux navires de guerres de continuer à naviguer le long des littoraux. Enfin, le dernier défi concerne les opérations dans l’océan Arctique et la RDDC travaille à ce que les navires soient produits en fonction de la nature des enjeux des missions dans lesquelles ils seront déployés.
Maïtée Quirion, doctorante à l’Université de Buckingham, termine cette troisième tribune en exposant les diverses perspectives opérationnelles pour le renseignement militaire dans le Nord. L’Arctique comme zone d’opération militaire a été négligé par le Canada alors que celui-ci représente près de 40% du territoire canadienne. Néanmoins, une seule installation militaire permanente au nord du 36ème parallèle est déployée. La présence de ressources et d’enjeux géopolitiques font de cette région une zone de fortes opportunités maritimes, stratégiques et économiques, notamment pour les grandes puissances qui ne se privent pas de l’exploiter et d’utiliser la négligence du Canada. Finalement, Madame Quirion insiste sur l’importance et l’avenir des technologies à double usage qui permettraient au Canada de garantir sa souveraineté dans l’Arctique.
La tribune 4, modérée par Anne-Rose Savard, étudiante à la maitrise en études internationales à l’ESEI, porte sur la perspective multisectorielle du domaine maritime.
Nicola Contessi, du ministère des Transports et de la Mobilité durable du Québec, a ouvert la séance en rappelant que 80 % du volume du commerce mondial transite par voie maritime, ce qui expose le domaine maritime à une forte vulnérabilité face aux tensions géopolitiques. Il a expliqué que les transits dans les eaux territoriales, les détroits et aux frontières maritimes sont de plus en plus affectés par des pressions politiques, des guerres civiles et des conflits armés. À long terme, la mondialisation, la transition énergétique et le réchauffement climatique structurent l’environnement maritime, tandis qu’à court terme, les guerres commerciales, les conflits régionaux et la recherche de terres rares alimentent l’instabilité. Il a attiré l’attention sur la stratégie des États-Unis autour de trois axes principaux. Tout d’abord, la dominance énergétique a permis aux États-Unis de redevenir un acteur majeur de l’exportation de matières premières, générant une forte demande de transport maritime et une réorientation des flux commerciaux. Deuxièmement, les débats autour du canal de Panama, notamment le rachat de ports par BlackRock et TIL et l'augmentation importante des péages par le Panama, impactent 40 % du trafic maritime américain. Enfin, l’imposition de tarifs commerciaux et de sanctions par les États-Unis entraîne de l’incertitude sur les marchés, ce qui freine les investissements et réduit les importations canadiennes. Concernant le corridor du Saint-Laurent, M. Contessi a souligné que la concurrence des ports américains de la côte est a fragilisé Montréal, en raison de contraintes morphologiques, de la configuration de la voie navigable et de la saisonnalité hivernale.
Martin Poëti, professeur au Collège militaire Saint-Jean, est intervenu ensuite pour analyser l’émergence de la marine chinoise, qu’il qualifie de véritable révolution stratégique. Selon lui, la Chine poursuit trois grands objectifs en matière navale : la défense côtière, consistant à protéger son territoire maritime, notamment autour de Taiwan, dans une logique où elle se considère encerclée par des puissances occidentales ; la suprématie régionale, en repoussant la présence américaine le plus loin possible vers Hawaï ; et la projection mondiale, en développant une capacité navale capable de protéger ses intérêts économiques et ses ressortissants à l'étranger. M. Poëti a rappelé que l'économie chinoise dépend massivement du commerce maritime, ce qui constitue à la fois sa force et sa faiblesse. La sécurisation de ses approvisionnements énergétiques, notamment via le détroit de Malacca, est devenue une priorité stratégique pour Pékin. Pour atteindre ses objectifs, la Chine s'est dotée de trois porte-avions, vise dix porte-avions d'ici 2049 et entend devenir d'ici 2035 une marine de classe mondiale capable de rivaliser avec les États-Unis, en misant sur sa capacité de production industrielle et sa détermination.
Marcel Poulin, directeur des affaires externes de Chantier Davie Canada Inc., a poursuivi la discussion en présentant son entreprise comme le plus grand chantier naval du Canada et en soulignant l'importance de moderniser les processus d'acquisition de navires. Il a rappelé que la Chine est devenue l’acteur dominant de la construction navale mondiale, passant de 10 % à 65 % de part de marché en moins de vingt-cinq ans, tandis que la Russie maintient une avance technologique dans la construction de brise-glaces, ce qui lui confère un avantage stratégique dans l’Arctique. Selon lui, le développement des nouvelles routes commerciales dans le Nord, favorisé par le réchauffement climatique, donnera une importance croissante à cette région, dans laquelle la Russie souhaite affirmer sa domination. Chantier Davie ambitionne de renforcer ces capacités en collaborant avec la Finlande et les États-Unis, en innovant et en développant des achats groupés pour accélérer la production et livrer plus rapidement.
Frédéric Pierre, directeur de la gestion d’équipement maritime non-combattants au sein de la DGMEPM, a ensuite évoqué les contraintes financières pesant sur la modernisation de la flotte canadienne. Il a insisté sur l'importance des contrats de longue durée et des partenariats industriels pour assurer l'entretien des capacités navales dans un contexte où les coûts augmentent. Il a également souligné les défis posés par la protection de la propriété intellectuelle, par la concurrence entre fournisseurs et par l'obsolescence technologique, qui fragilise la chaîne d’approvisionnement. La modernisation de cette chaîne est donc essentielle pour garantir un soutien continu aux capacités maritimes.
Pour la conférence de clôture, le Brigadier-Général (ret.) Richard Giguère est revenu sur les théories réalistes à l’origine du développement du concept de sécurité par l’intermédiaire du domaine militaire. Aussi, l’École de Copenhague propose sa propre vision de l’environnement sécuritaire, à la fin de la Guerre Froide, marqué par la multiplication des espaces de confrontation. Le domaine militaire n’est pas l’unique source des menaces et risques : les domaines politique, économique, environnemental et sociétal participant désormais également à la propagation d’insécurités. À ce titre, le récent rapport de Davos – The global risks report 2025 – expose les nouveaux enjeux en reprenant en partie la division de l’École de Copenhague : économique, environnemental, géopolitique, sociétal, technologique et militaire. UNIDEF-16 participe justement aux réflexions sur l’avenir des Forces armées canadiennes auxquelles doivent réfléchir les politiques publiques : comment gérer les financements futurs des forces canadiennes parallèlement aux risques économiques touchant le pays ? L’arsenalisation est-elle la solution ? Le Canada est-il lancé dans une guerre économique ? La mise en avant des concepts pandomaine et multi-domaine interviennent justement dans ce sens et participe à la réflexion stratégique globale sur le sujet alors que, le Brigadier-Général (ret.) Richard Giguère le rappelle, les espaces de confrontation se multiplient et englobent désormais le cyber, le juridique, l’économie, le cognitif et l’information. Finalement, la pensée de Sun Tzu – l’art de la guerre, c’est de soumettre l’ennemi sans combattre – prend plus de sens à l’époque de l’utilisation de moyens non-conventionnels de confrontation.
Prof. Anessa Kimball conclut cette conférence en insistant sur l’importance de l’approche pandomaine offrant une cadre de compréhension pertinent pour la réalité d’environnement sécuritaire et stratégique actuel. Prof. Kimball a aussi parlé de l'importance d'assurer un espace pour que les études sur la défense et la sécurité puissent s'épanouir à l'Université Laval, dans les activités et dans les salles de classe. Cette conférence de clôture de Prof. Anessa Kimball a notamment attiré l’attention du Lieutenant-Colonel François Labonté, Commandant du 2e Bataillon du Royal 22e Régiment du Canada. Le Lieutenant-Colonel Labonté est par la suite venu parler de son expérience en Lettonie dans le cadre de l’Opération REASSURANCE lors d’une conférence de clôture du cours de premier cycle de Prof. Kimball, POL-2333 : Sécurité Internationale.
L’intervention de Monsieur Sehl Mellouli, vice-recteur adjoint aux services d’internationalisation et valorisation de la recherche, conclut cette seizième conférence UNIDEF. Il rappelle que cette rencontre majeure est une opportunité unique pour faire le lien entre la théorie et la pratique, entre les étudiants et le monde professionnel. La recherche et l’innovation sont des précieux éclairages pour les praticiens afin de mieux cerner le contexte contemporain et les défis actuels. Le choix du thème s’inscrit ainsi dans cette dynamique et vise à mettre en lumière la nécessité de la coopération, de la recherche et de l’expertise partagée pour contribuer efficacement aux solutions futures.
Pour en savoir plus sur les opérations multidomaines, ainsi que sur les programmes MINDS, nous vous invitons à lire :
- S’adapter à un monde changeant : le concept de commandement et de contrôle pan-domaine (C2PD), Gouvernement du Canada, 17 janvier 2025. Disponible en ligne ;
- Défis stratégiques en matière de défense,initiative MINDS (Mobilisation des idées nouvelles en matière de défense et de sécurité), Gouvernement du Canada, 2025. Disponible en ligne.
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